IV. La démonstration dans les programmes
tunisiens
Pour
pouvoir étudier la place de lenseignement de la démonstration dans les
programmes tunisiens, il importe de passer en vue les réformes les plus
importantes qua connues lenseignement en Tunisie. Nous insisterons, en décrivant
les différentes réformes des programmes, sur les changements qui ont touché
lenseignement des mathématiques et plus particulièrement sur les points qui
se rapportent à la démonstration en géométrie. Lanalyse des programmes,
destinés à orienter lenseignant, nous semble nécessaire pour comprendre
sur quelles types de données se fonde lenseignement de la démonstration.
Depuis
lindépendance, lenseignement tunisien a connu quatre réformes
importantes qui ont eu lieu respectivement en 1958, en 1970, en 1978 et en 1991.
Les caractéristiques de chacune delles sont détaillées, au fur et à
mesure, dans ce qui suit:
Avant 1958, ce sont les programmes français conçus en 1945 qui ont été
enseignés (Kachoukh, 1986). La réforme de lenseignement de 1958,
aboutissant à la mise en place de programmes en 1959, avait pour principal
objectif la scolarisation totale des enfants âgés de 6 ans, prévue pour
1966-1967 (Ayachi, 1986). En mathématiques, cette réforme a été caractérisée
par limportance accordée à la nécessité de développer lesprit
danalyse et de synthèse de lélève et de le faire participer à la
construction de son savoir. La géométrie est considérée le stimulant par
excellence de lesprit de recherche et de lintuition (Tunisie, 1959).
Dautre part, le fait que lenseignement des mathématiques sappuyait,
jusque là, sur le contenu de manuels français a été critiqué, surtout que
ces derniers étaient destinés à des élèves de langue maternelle et de
culture françaises. Ainsi, il a été considéré que les élèves tunisiens
rencontreraient dénormes difficultés liées à lincapacité de
comprendre des phrases complexes, formulées dans une langue étrangère,
surtout dans les niveaux les plus élémentaires (par exemple, en 1ère année
secondaire équivalente à la sixième française). De ce fait, les nouveaux
programmes de mathématiques tenaient compte des particularités culturelles,
linguistiques, géographiques etc. des élèves tunisiens en restant, toutefois,
enseignés en français.
En 1966, lUnesco, dans le cadre du programme destiné à promouvoir, sur le
plan mondial, les échanges dinformations concernant lenseignement des
mathématiques, publie, le premier volume de la collection « Tendances
nouvelles de lenseignement des mathématiques » qui aboutit à une réforme
de lenseignement des mathématiques dans plusieurs pays (Unesco, 1966). De
plus, cette même année, lUnesco sassocie à une action novatrice visant
à améliorer lenseignement des mathématiques dans les pays en développement
et lance un projet pilote « Lenseignement des mathématiques au niveau
secondaire dans les états arabes » (Unesco,
1969). Au sein du mouvement de cette réforme, le rôle de
lenseignement de la géométrie suit la description des travaux du groupe
Bourbaki que lon appelle mathématiques contemporaines ou modernes (Bourbaki,
1960).
Cette
réforme a abouti à un changement important dans les programmes tunisiens.
Ainsi, dans les directives du programme de 1970, les notions traditionnellement
qualifiées de pratiques et de concrètes sont remises en question (Tunisie,
1970). Le modèle géométrique qui est abstrait, est complètement séparé du
modèle physique (Bannout et Hussain, 1987). Dès les premières années de
lenseignement secondaire, une nette tendance vers labstraction est privilégiée.
Une attention particulière est accordée à laxiomatique, dès le début de
linitiation à la géométrie démontrée. Le but de lenseignement à ce
stade est dinitier les élèves à préciser « les caractéristiques
des objets géométriques familiers, à en définir de nouveaux, à les
abstraire pour en faire des êtres mathématiques » (Tunisie, 1970).
Dautre
part, cette réforme se propose damener les élèves à la notion
fondamentale de structure, dès la fin du premier cycle. De plus, elle se caractérise
principalement par la séparation de létude des propriétés métriques et
affines. Le point de vue affine est traité avant le point de vue métrique, ce
qui a réduit lusage des instruments de mesure et le calcul numérique.
Certaines notions familières telles que la mesure des angles, daires et de
volumes sont reportées à la fin du secondaire et font partie de lensemble
des applications du calcul intégral.
Dans
le cadre de cette réforme, les programmes qui ont suivi mettent laccent sur
la forme de la démonstration. Ainsi, dans les instructions du programme de 1978
(Tunisie, 1978), concernant le niveau de 5ème (équivalent 2nde française), il
est écrit A loccasion de divers énoncés rencontrés, les élèves
auront leur attention attirée sur le rôle joué en mathématiques par les
principaux connecteurs (et, ou, non, si...alors et ses
synonymes, équivaut et ses synonymes) et quantificateurs
(quelque soit, il existe). Ils noteront leurs règles demploi, tant pour
formuler les énoncés que pour conduire les raisonnements . Cette
instruction laisse prévoir un degré de formalisme dans la rédaction des démonstrations,
plus élevé que celui adopté dans les niveaux inférieurs. En effet, la 5ème
année est un niveau scolaire où lenseignement devient spécialisé et cette
instruction est destinée à des élèves de 5ème, Section « Maths-Sciences »
et « Maths-Techniques ».
Dans
le même programme de géométrie (Tunisie, 1978), concernant le niveau de 3ème
(4ème française), limportance accordée à la forme de la démonstration
apparaît clairement: Le but de
lenseignement des mathématiques dans cette classe est de faire comprendre
aux élèves ce que sont des démonstrations et de leur apprendre à en rédiger;
les prémisses devront donc être précisées avec soin . De plus,
lutilisation de laxiomatique dans lenseignement de la géométrie est
mentionnée dans cette instruction A
la fin de lannée scolaire, la géométrie née de lexpérience, devra
apparaître aux élèves comme une véritable théorie mathématique, cest-à-dire
des faits ayant été admis (axiomes), dautres en sont déduits (théorèmes) .
Cette phrase relate bien le point de vue de la géométrie grecque, qui partant
de données du monde sensible, établit la vérité dun énoncé par la démonstration.
En effet, les plus anciennes démonstrations grecques consistaient à donner des
certitudes appuyées sur le visible. Cependant, le rôle moteur de la figure est
caché par la mise en scène de la démonstration euclidienne comme suite d'étapes
toujours identiques.
Par
ailleurs, selon les mêmes instructions du programme (de 3ème tunisienne
correspondant à la 4ème française, 1978), le choix des axiomes nest pas très
restrictif: On pourra adopter comme axiomes ceux qui sont indiqués dans le
commentaire; mais dautres choix demeurent légitimes . Dans le
programme de 4ème (3ème française) de la même année (1978), cette dernière
instruction réapparaît. De plus, lintention de faire apprendre à lélève
ce quest une démonstration est reprise dans les instructions du programme et
concerne, cette fois, lalgèbre aussi bien que la géométrie: Les
élèves ont déjà appris, en 3ème année, ce quest une démonstration. Cet
effet sera poursuivi, à propos des questions dalgèbre et de géométrie
propres à cette classe, dans le même esprit quen troisième .
Les
mentions qui sont apparues dans le programme tunisien de 1978 font apparaître
la démonstration comme un objet privilégié d'enseignement qui correspond à
des règles précises en logique des mathématiques, ce qui lui donne ainsi le
statut de "mathématique", selon les termes de Chevallard (1985).
Il
est intéressant de remarquer que la réforme des mathématiques modernes
sest instaurée en France, en 1969 (Berdonneau, 1981), parallèlement à son
apparition en Tunisie et se caractérise par les mêmes changements qua
connues la réforme en Tunisie. De plus, les instructions du programme de géométrie
de 3ème (4ème française) de lannée 1978, que nous venons de citer, sont
exactement les mêmes que celles qui figurent dans le texte du programme français
de 1971 du même niveau scolaire (arrêté du 22 Juillet 1971). En effet, dans
le préambule de ce programme, indiquant une synthèse rapide de lorientation
à donner à lenseignement de la géométrie dans cette classe, il est écrit:
« A la fin de lannée scolaire, la géométrie, née de lexpérience,
devra apparaître aux élèves comme une véritable théorie mathématique;
cest-à-dire que des faits ayant été admis (axiomes), dautres en sont déduits
(théorèmes). Mais, il est absolument indispensable que de nombreuses
manipulations, des exercices pratiques utilisant les instruments de dessin aient
précédé à la fois lénoncé des axiomes et tout raisonnement. Le but de
lenseignement des mathématiques dans cette classe est de faire comprendre
aux élèves ce que sont des démonstration et de leur apprendre à en rédiger;
les prémisses devront donc être précisées avec soin. On pourra adopter comme
axiomes ceux qui sont indiqués dans les commentaires; mais dautres choix
demeurent légitimes ».
Ainsi,
il apparaît clairement que les concepteurs des programmes tunisiens, en suivant
les orientations proposées par lUnesco pouvant varier dun pays à un
autre (Bannout et Hussain, 1987), sinspirent, voire même reprennent les
directives des programmes français après quelques années de leur apparition
en France. Cela montre bien une persistance de linfluence de la colonisation
française en Tunisie et pourrait sexpliquer par un souci des concepteurs des
programmes tunisiens de garder la même continuité que celle des programmes
français, sans faire preuve, nécessairement, desprit critique.
En 1978, une nouvelle réforme a été connue donnant lieu à des changements
dans les programmes des années suivantes. Le décalage entre les idées
fondatrices de la réforme des mathématiques modernes et la réalité des
classes est manifeste. Comme la remarqué Artigue (1992) sur les conséquences
de la réforme des mathématiques modernes introduite en France,
lenseignement dérive vers un formalisme privé de sens. Il simposait
alors de renoncer à faire appréhender la démarche axiomatique qui na pas
été perçue par tous les élèves. Par exemple, dans le programme officiel de
1986 (Tunisie, 1986) de 1ère année (équivalent 6ème française), il est
mentionné Dans ses exposés, le
professeur écartera toute présentation axiomatique dune notion et proposera
des activités susceptibles de consolider ses acquisitions antérieures .
Dans une instruction du programme officiel de 1988 (Tunisie, 1988), relative au
second cycle (3ème, 2nde, 1ère et Terminale françaises), Spécialité Maths-Sciences
et Maths-techniques , il est noté Ces
programmes (dalgèbre et de géométrie) ont été conçus de façon à éviter,
dans la mesure du possible, toute présentation axiomatique des concepts et
toute formalisation inutile . De plus, les programmes ont connu une
réduction très sensible des notions ensemblistes. De ce fait, les centres
dintérêt du programme officiel (Tunisie 1978, 1982) ne sont plus la notion
densembles et les structures algébriques (Bannout et Hussain, 1987).
Certaines
activités négligées par la réforme précédente, comme la géométrie
classique, retrouvent, à nouveau, leur place dans les directives des
programmes. Ainsi, cette nouvelle réforme a été caractérisée par le retour
au statut privilégié de la géométrie accordant un intérêt particulier à
létude des figures, aux constructions géométriques et à la géométrie
dans lespace. Lobjectif est de familiariser les élèves à des méthodes
centrées sur lobservation et lanalyse des figures, plutôt que de leur présenter
un enchaînement aussi rigoureux que possible dune théorie déjà toute
faite. Dautre part, la présentation des concepts mathématiques et des modes
de raisonnement se fait tôt et progressivement. Dans le programme de 1ère année
(6ème française) cité ci-dessus (Tunisie, 1986), nous pouvons lire Les
activités de géométrie amèneront lélève à observer, à construire des
figures géométriques, à les classifier selon un critère donné et à initier
à des démonstrations simples . Notons que le délaissement dune
théorie axiomatique de la géométrie et la légitimation de lenseignement
de la géométrie, par son importance comme savoir de lespace, a été connu
dans plusieurs pays dont lAllemagne (Strässer, 1990).
A
la différence des programmes de la réforme de 1970, les éléments de logique
sont utilisés, dans cette nouvelle réforme, avec prudence et sans quune référence
explicite ne leur soit faite. De plus, la tendance à formaliser lécriture
mathématique est moins nette dans cette réforme des programmes que dans la précédente.
Ainsi, dans le programme officiel de 1988, correspondant au niveau de 4ème (3ème
française), il est recommandé que les
éléments de logique seront manipulés au cours des apprentissages, bien
quaucune référence dans les programmes ny corresponde. Lenseignant
guidera ses élèves à acquérir une bonne compréhension des concepts de
logique par un entraînement continu à la justification des démarches et des
raisonnements. Dans les écritures, lemploi des symboles (Þ, Û, ",
$) se fera graduellement, avec prudence et économie. Le symbole Û
pourra être utilisé à partir de la 5ème année. Il aura sa pleine
utilisation justifiée dans la rédaction des démonstrations faisant intervenir
des conditions nécessaires et suffisantes .
Ainsi, le degré de formalisme est nettement moins important dans les programmes
de la nouvelle réforme que dans ceux de la précédente.
Lanalyse
de quelques programmes de cette réforme montre que lenseignement des mathématiques,
bien que restant centré sur la forme de la démonstration, lui accorde moins
dimportance que la réforme précédente et sintéresse plus à engager
lélève dans une activité de type géométrique.
En 1991 (Tunisie, 1991), lenseignement tunisien a connu une nouvelle réforme,
désignée par « la réforme de lEcole de Base » qui consiste à
instaurer:
-
Une école de base de 9 ans remplaçant lécole primaire (6 ans) et le
premier cycle de lenseignement secondaire (3 ans). Au cours de ces années,
lenseignement des mathématiques est dispensé en arabe.
-
Un enseignement secondaire de 4 ans qui remplace le deuxième cycle de
lenseignement secondaire actuel. Cet enseignement, entrant en application dès
le mois de Septembre 1998, sera dispensé en français.
Dans
cette réforme, la tendance de la réforme précédente se retrouve avec une évolution
assez marquée. Elle vise à faire diminuer la prépondérance de la notion
ensembliste et de lalgèbre linéaire dans les programmes. Ces deux dernières
ne font plus lobjet dune étude systématique. De plus, létude de la
logique formelle disparaît des programmes et lutilisation des
quantificateurs nest plus autorisée (El Hachfi, 1992). Dans les programmes
officiels de 1993, nous lisons dans les instructions du programme de la 3ème
secondaire (de la nouvelle réforme), sections Sciences expérimentales et
Technique (correspondant à la 1èreS française),
qui est une année où lenseignement des mathématiques occupe une place
assez importante On habituera
lélève à intégrer dans son expression orale et écrite, les notions élémentaires
de logique et on pourra, dans ce cadre, utiliser avec prudence les symboles de
limplication et de léquivalence, mais on évitera lemploi des symboles
de quantification qui seront avantageusement remplacés par les expressions écrites
correspondantes .
Par
ailleurs, une place importante est accordée à lenseignement de la géométrie
classique dans le plan et dans lespace. De ce fait, laccent est mis sur
lutilisation des propriétés des figures et des transformations.
Lenseignement de la géométrie est considéré comme fondamental dans la
formation scientifique de lélève. En effet, la figure géométrique est
utilisée pour faire développer chez lélève le sens de lobservation, la
capacité de conjecturer, dargumenter et de communiquer les résultats. De
plus, les apprentissages sont centrés sur la résolution des problèmes et
lessentiel des efforts est focalisé sur lacquisition de méthodes de résolution
de problème. Cela nous incite à considérer que la démonstration apparaît
comme une notion paramathématique de lenseignement car elle est utilisée
comme un outil de résolution des problèmes.
Dautre
part, lintroduction des modes de raisonnement se fait tôt et
progressivement. Dans les programmes de 1993 (Tunisie, 1993), les commentaires
concernant les classes de 7ème, 8ème et 9ème années de lenseignement de
base (collège français) mentionnent Utiliser
un raisonnement inductif, justifier un résultat chaque fois que cela est
possible, utiliser un raisonnement déductif . De ce fait,
laccent est mis sur linitiation au raisonnement déductif, dès la fin du
primaire (annexes B).
De
plus, les intentions pédagogiques exprimées par les auteurs des manuels
montrent que la prise de conscience des notions et des propriétés doit résulter
dune véritable activité de lélève. Par exemple, lélève est appelé
à démontrer lui-même certains résultats, limportance de la rédaction des
démonstrations et la nécessité den donner une formulation simple, claire
et rigoureuse étant considérées comme des objectifs primordiaux de
lenseignement des mathématiques. Dautre part, des questions telles que
Pensez-vous que... , Un élève affirme que... ,
est-il possible que... sont posées à lélève afin
quil critique certaines assertions ou conjectures.
Dautre
part, comme a pu le remarquer Tarifa (1992), les programmes de géométrie du
second cycle se caractérisent par:
-
Une nouvelle répartition, selon les niveaux, des contenus des programmes antérieurs
et la réduction de leur enveloppe globale.
-
Le choix de maintenir un équilibre entre les domaines ponctuel, numérique et
vectoriel.
-
La détermination à donner à la géométrie dans lespace une part
importante des contenus.
Nous
rappelons que notre recherche concerne le niveau de la 4ème actuelle (3ème
française), correspondant à la 1ère année secondaire de la nouvelle réforme,
dont lenseignement nest pas encore entré en application (nous écrivons
ces lignes en avril 1998). Pour cela, notre intervention auprès des enseignants
et des élèves na pu concerner que des classes suivant les programmes de
lenseignement actuel.
Bilan de lanalyse des programmes
Au
terme de cet examen rapide des programmes, il apparaît que lenseignement
tunisien a connu quatre réformes importantes, depuis lindépendance jusquà
nos jours: en 1958, 1970, 1978 et 1991.
La
première (1958) et la plus récente (1991) réformes se distinguent par une
intention dintroduire des particularités de la culture tunisienne dans
lenseignement. En effet, la réforme des programmes de 1958 tient compte des
particularités culturelles, géographiques etc. des élèves tunisiens et celle
de 1991 transforme une partie de lenseignement des mathématiques (premier
cycle du secondaire qui correspond au collège en France), qui, auparavant, était
dispensé en français, en un enseignement des mathématiques en langue arabe.
Cependant, si la langue dans laquelle sont enseignées les mathématiques a
changé, les contenus à enseigner restent très proches de ceux des programmes
français.
La
réforme de lenseignement tunisien de 1970 (réforme des mathématiques
modernes) met laccent sur laxiomatique et la démonstration apparaît
comme un objet privilégié denseignement. La réforme de 1978 a connu une réduction
importante de la présentation axiomatique et des notions ensemblistes. De plus,
il y a eu un retour au statut privilégié de la géométrie et à la géométrie
dans lespace, ce qui marque limportance accordée aux activités dordre
pratique et à lutilisation des matériaux et des objets du monde physique
pour faire apparaître et justifier les idées mathématiques. Comme le précisent
Bannout et Hussain (1987), « les thèmes
des programmes de la réforme précédente sont réorganisés dans le but de
tenir léquilibre entre un enseignement géométrique dans lequel le concret
physique remplace parfois lidée mathématique et un enseignement structuré
dans lequel on sintéresse moins à lexploitation de lidée intuitive
qui pourrait être suggérée par le support physique ».
Dans
la dernière réforme de 1991, laccent est mis sur lactivité de lélève
permettant de lui faire prendre conscience des notions étudiées. De plus, un
intérêt particulier est accordé au raisonnement déductif. La démonstration
apparaît comme un outil de résolution des problèmes. De ce fait, elle peut être
considérée comme une notion paramathématique de lenseignement de la géométrie.
Ces
trois réformes présentent une grande similarité avec celles quont connues
les programmes en France entre les années 60 à 80. En effet, en 1969,
lenseignement des mathématiques en France a connu la réforme des mathématiques
modernes (Berdonneau, 1981).Quelques années plus tard, un autre changement dans
les programmes visant à réduire la présentation axiomatique et accordant un
intérêt particulier à létude des figures et aux constructions géométriques
a eu lieu (Artigue, 1992). Les programmes de 1978 précisent « Il nest
pas question de donner à lélève une présentation axiomatique de la géométrie ».
Dans
les programmes de 1985, le mot « démonstration » a disparu,
linitiation au raisonnement déductif est préconisée (Balacheff, 1988)
ainsi que la découverte des connaissances par lélève comme réponses à
des problèmes. Le fait que des réformes, préconisant les mêmes idées, se
soient instaurées en Tunisie après leur apparition en France montre une
influence du curriculum français sur les concepteurs des programmes tunisiens,
dautant plus que nous avons constaté que certaines instructions du programme
tunisien sont puisées, à la lettre, dans les textes de programmes français.
Par
ailleurs, dautres ressemblances apparaissent entre le curriculum français et
tunisien, qui relateraient des conséquences persistantes de limpact de la
colonisation française sur lenseignement tunisien. En plus des similarités
entre certaines réformes ainsi que celles des contenus mathématiques à
enseigner, nous avons pu observer que:
-
Comme en France, linitiation au raisonnement déductif commence dès la deuxième
partie de lenseignement de lécole de base (ce qui correspond au collège
français), mais lintroduction de la démonstration se fait en classe de 3ème
(4ème française), dans lenseignement de la géométrie. A la fin de cette
année, lélève est censé être capable de faire une démonstration et cela
devrait se poursuivre dans les années suivantes.
-
Bien que les réformes qui ont suivi celle des mathématiques modernes ont déplacé
leur problématique sur le sens des mathématiques (Artigue, 1992), visant que
la démonstration soit un outil de résolution des problèmes, laccent reste
mis sur la forme de la démonstration plutôt que sur son sens comme outil de
validation dans un débat scientifique, dans toutes les étapes qua connues
lenseignement des mathématiques, en Tunisie ou en France. En effet, comme
la remarqué Arsac (1988), à la différence de la démonstration dans les
mathématiques, dans lenseignement
« la démonstration apparaît comme algorithmisée, en ce sens que
laccent est mis sur laspect calcul logique à partir dun ensemble dénoncés,
ce point de vue saccompagnant dune très forte insistance sur une forme stéréotypée
(par exemple, lécriture de lhypothèse et de la conclusion, lemploi du
Si...alors) ». Ce constat
lamène à considérer que la démonstration apparaît comme un objet
denseignement largement indépendant des nécessités de la validation en
mathématiques, ce qui engendre une perte de sens, phénomène bien connu tant
en France quà létranger.